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Un thé au Sahara – Mauritanie & Sahara Occidental

  • Photo du rédacteur: CoolinClassic
    CoolinClassic
  • 7 déc. 2025
  • 10 min de lecture

Octobre 2025

Au comptoir Air Algérie de Paris CDG, le personnel au sol nous demande notre visa mauritanien. Aucune négociation n’est possible, notre embarquement est compromis. Maghnia dégaine son joker (le passeport jezaïri), je retrouve fébrilement mon numéro d’e-visa et surtout une bonne âme pour me l’imprimer. Yalla Nouakchott ! A-t-il changé, « ce petit poste de Mauritanie aussi isolé de toute vie qu'un îlot perdu dans la mer » que décrivait Antoine de Saint-Exupéry dans Terre des hommes ? L’ancienne ville de campement des nomades du Sahara mauritanien a bien grandi ! « Là où souffle le vent » est devenu une métropole à l’urbanisation anarchique et non maîtrisée. Comment prendre en charge, décemment, une population qui a été multipliée par quatre-vingt-un en trente ans ? De nuit, nous sommes choqués par des infrastructures en souffrance, des bâtiments en déliquescence. Ce sont les militaires français qui construisirent, à Nouakchott, un camp de toute pièce, là où les Mauritaniens n’avaient pas l’habitude de séjourner. Notre chauffeur rêve des clubs de nuit de Dakar ; il nous dépose dans un havre de paix. Le lendemain, nous atteignons le centre-ville hippodamien, structuré par deux boulevards goudronnés. Le reste n’est que poussière et plastique. Des véhicules, complètement défoncés, font la loi dans une ville de misère. Le thé n’attend pas. Sera-t-il toujours aussi âpre que celui que l’on boit ce premier jour ? Maghnia cherche une melhfa, le tissu traditionnel des femmes mauritaniennes ? Pour 3.000 ouguiyas, elle embarque le tissu « gaz ». Vais-je craquer pour un daraa, le boubou d’origine peul, en coton ou en bazin damassé et orné de brodures ? Les hommes, enveloppés dans ce tissu très ample, sont d’une rare élégance. Non loin, une femme cuisine un délicieux basmati aux oignons, dans son restaurant aux portes et au toit inexistants. Au marché Capital, on trouve les femmes qui appliquent le henné traditionnel sur les mains et les pieds. Au premier étage d’une boutique, bébés dans les bras, posées sur des nattes pleines des restes de poulet et de riz, elles font le thé en attendant les clientes. Maghnia devra attendre plusieurs heures pour retirer les deux plastiques protecteurs, qui emprisonnent ses mains. Un taxi déglingué nous ramène vers Cité-Plage, d’où nous repartirons bientôt pour le célèbre marché aux poissons. Quelques années après mon ami Filou, me voilà dans ce qui semble le seul lieu de vie d’une ville endormie. Est-ce uniquement parce que nous sommes vendredi ? J’en doute. Sur la route, les hommes jouent à la pétanque. Bientôt, les voitures annoncent un marché, où les poissons sont conservés dans des conditions d’hygiène déplorable ; les odeurs sont fortes. Au loin, les barques flottantes sont le parfait exemple des ressources halieutiques importantes du pays et de cette côte atlantique évoquée par Joseph Kessel en 1823 (Vent de sable). Si « le pire endroit de la côte » ne l’est pas pour les poissons, il l’est assurément pour la propreté. Les nombreux bateaux, posés sur la plage sur près d’un kilomètre de long, sont un lieu de sociabilisation, où l’on attend sûrement le retour des pêcheurs Wolofs. Des policiers nous mettent en garde : la nuit arrive, les bandits rôdent, les regards insistants ne sont pas à négliger… Quelques beignets sucrés nous donnent l’énergie d’une nouvelle marche le long de routes jonchées d’ordures. Comme souvent, l’Afrique subsaharienne semble une décharge à ciel ouvert. Un sandwich au poulet, fierté d’une Sénégalaise, nous rassasie pour une douce nuit. Au matin, c’est le début d’une aventure saharienne. Notre contact, le patron de Salima Voyages, nous dépose à la gare routière ; 650 euros sans facture ni reçu, est-ce sérieux ? « Fais-moi confiance » ! Un minibus nous dépose à Atar, où Saylek, notre chauffeur des prochains jours, viendra nous récupérer. Le toi du minibus est plein à craquer, une chèvre, que j’appelle Rosie, fait la route sur le toit. « Walikum Salam », c’est parti pour le désert… Une pause nous permet de déguster le thé sahraoui, pendant que nous observons des femmes exiger qu’on leur apporte quelques verres, toujours remplis à moitié !


Le 4x4 Toyota chargé, nous sommes déjà dans une maison de famille pour un thiéboudiène goûtu. Les périphéries d’Adrar sont les portes du désert de Mar-Adrar, les confins de l’erg de la Maqteir et du massif de l’Adrar. La nuit est déjà là lorsque nous montons notre premier bivouac dans les alentours de Chinguetti. Mohamed Salem, notre cuisinier, a préparé un bon ragoût à la viande de chameau. Force à toi Maghnia d’avaler une nourriture qui te répugne ! Aux aurores, c’est l’heure d’une collation face aux immensités d’un désert cher à Théodore Monod, ce poète qui m’a donné envie de découvrir ce milieu naturel. Mohamed Salem a confondu un pot de confiture avec de la sauce tomate…. « En êtes-vous sûr ? » Fait-il partie de ces nombreux analphabètes de ce pays dont « les dirigeants mangent l’argent » ?  Nos amis semblent condamnés par la situation économique de leur pays, indépendant depuis 1960. Coups d'État et périodes de régimes militaires ont pourri le quotidien de ses habitants. Un IDH de 0,54 pour un pays au sous-sol si riche…, c’est une honte. Notre itinéraire nous fait découvrir une région centrale, occupée par de grands plateaux escarpés et de larges cuvettes dunaires. Nous resterons très loin des 2.200 kilomètres de frontières d’un voisin très instable (le Mali), par la faute de djihadistes, de groupes armés gouvernementaux ou de Touaregs à la (très) mauvaise réputation. Nous vaquons aussi loin des civilisations peuhles, soninkés, wolofs, sérères ou bambaras, situées vers dans le sud du pays. Nous sommes en pays hassaniya, ce dialecte arabe, ce parler des blancs, à savoir les Maures d’origines arabo-berbères. Avec ses connaissances en derdja algérien, Maghnia comprend, quel bonheur ! À Chinguitti, la « ville des bibliothèques » dont la télé parlait à l’heure du Paris-Dakar, les ruelles étroites sont ocres du banco local, matériau de construction principal avec la pierre. Dans l’une des douze bibliothèques de la « Sorbonne du désert », Al Ahmed Mahmoud nous rappelle qu’elle serait la septième ville sainte de l’islam. Le sage nous présente quelques ouvrages : un livre du XIIIème siècle, un recueil de poèmes, un incroyable Coran du VIIème siècle. Fidèle au « pays du million de poètes », je chante ma fable médiévale, Maghnia déclare un proverbe arabe, notre bienfaiteur le sien. D’anciennes portes massives en acacia, des toitures faites de branches d’arbres ou de palmiers dattiers, voici ce qu’il reste de la splendeur de l’ancienne ville caravanière transsaharienne. Le marché pue la misère, son centre d’artisanat n’a que peu d’intérêt, ses maisons à patio souffrent d’ensablement, et le commerce, à cause de son oued asséché, a décliné… Chinguetti, centrée autour d’une belle mosquée à minaret carré, coiffée de cinq œufs d’autruche, s’enfonce dans le temps et l’oubli. Dans la périphérie, les habitants ont posé des clôtures végétales de fortune, censées lutter contre les vents de sable (Khamsin ou Harmattan), qui ensevelissent leurs cultures. Dans un milieu aux fortes chaleurs post-méridiennes, la mghila est royale. Abrité par des feuillages d’un caroubier africain (?), le thé et le déjeuner nous plongent sans des songes de méharées sahariennes. En fin d’après-midi, après des ablutions à base de sable, nos amis font leur prière face au désert. Au crépuscule, « l’heure où le soleil nous veut du bien » (G. Faye dans Jacaranda) est notre moment préféré, entre les trois thés amers de Saylek, les prises de notes de Maghnia et ma lecture d’Invendable. Face à l’immensité, le titre du fanzine (Let get lost) porte bien son nom !


Ce soir, Saylek prépare la galette, le pain de sable typique des nomades. Elle n’égale en rien celle que Lahid nous préparait dans le Sud tunisien. Il prépare aussi une boisson (le zrig) à base de lait en poudre, en remplacement du lait fermenté, qu’il partage avec son acolyte. Cette nuit, il n’y a pas de vent… ; les moustiques de retour, espérons que la malaria se soit arrêtée aux portes du désert ! Nous rallions Ouadane, l’autre ancienne cité caravanière. Un jeune nous guide le long des hauts murs jusqu’au puits fortifié (profond de près de 20 mètres), puis aux maisons des trois fondateurs ; celles-ci, ainsi que la rue des 40 savants, renvoient au passé étudiant de la ville. Le ksour, inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco, est impressionnant. Depuis le flanc de la falaise, on domine une palmeraie riche en palmiers. Récoltées lors de la fête de la Guetna, puis séchées, les dattes fournissent une alimentation indispensable aux nomades. Nous pénétrons également dans certaines oasis (palmeraies de M'Heirth et de Terjit), qui sont loin d’avoir la grâce de celles que l’on trouve au Maroc et en Tunisie. Le Toyota s’engage dans la très belle passe d’Amogjar, qui domine un Fort Saganne en pleine restauration. C’est ici que la plus grosse production française de son époque (A. Corneau, 1984), portée par les stars d’antan (Depardieu, Noiret, Deneuve, S. Marceau, H. Girardot), fut tournée. Les peintures rupestres de l’Agrour Amogjar sont idéalement situées au cœur de l’Adrar mauritanien. Mohamed Saleh a préparé une salade de riz que nous dégustons, après un long thé mauritanien préparé par Saylek, dans l’une des grottes qui abrite les restes rupestres du Néolithique. C’est déjà l’heure de la sieste… Le repos du guerrier ! S’endormir près des crayonnés d’un éléphant ou d’une girafe, quel privilège ! Le « diocèse » de l’Atar de T. Monod est riche d’une histoire préhistorique et géologique, à l’image de « l’Œil de l’Afrique », une structure de 50 kilomètres de diamètre, uniquement visible de l’espace. La méga structure inspira, plus ou moins, le mythe de l’Atlantide de Platon.  C’est sur cet ancien volcan du Crétacé, que le grand scientifique effectua sa dernière mission à l’âge du 96 ans… Du haut d’une formation rocheuse, je perçois un peu de l’Adrar, cette région des « hautes terres » aride comme jamais (il y pleut cinq à douze jours par an). Il est aisé de comprendre la difficulté des méharées de l’époque. Le désert est « le lieu où l’homme prend conscience de sa petitesse et de sa grandeur » avait dit le grand savant. Moustiques présents, il en faut peu pour que j’attende l’Harmattan–, ce vent saisonnier très sec et très chaud, parfois chargé de poussière. Il n’arrivera pas avant fin novembre, mashallah ! Au matin, une femme, enveloppée dans sa melhfa, propose quelques objets artisanaux. Gênés comme jamais à cause de notre maîtrise très approximative de l’ouguiya, nous lui achetons la théière de l’Adrar et la haouli bleu et blanc (chèche). La route est bien belle, entre sable ocre et blanc (silice) et animaux sauvages (dromadaires, ânes, chèvres, geckos), jusqu’à ce havre de paix qu’est cette auberge. C’est régalade ! Direction le tunnel de Choum, construit en 1962. On y ressort en territoire du Polisario. La balade est potentiellement minée… ; si Maghnia semble à la cool, je panique ! Ce n’est qu’à 22h30, et après près de huit heures d’attente, qu’arrive le plus long train au monde ; il arrive des mines de F’dérik. Dans notre wagon de minerais et de cailloux, on se la joue hobo ! Silence, ça rôde le long des wagons. Au petit matin, le soleil illumine les innombrables wagons qui traversent l’immensité… Une sacrée expérience ! Nous passons non loin du monolithe de Ben Amira, avant l’arrivée dans une Nouadhibou sans aucun charme. Elle fut, comme sa voisine, une étape de L’Aéropostale de Latécoère. Le chef d’escale de Salima Voyages nous offre le thé, quelques cadeaux et du foie de chameau grillé dans la graisse de sa bosse. Nous arrivons dans un « camping » tenu par un Beidan (Maure Blanc), au discours politique raciste, colonisateur et passéiste. Les jeunes footballeurs (exclusivement) noirs du centre-ville ? Des délinquants et des voleurs ! Les migrants ? Des criminels ! Sa vision est-elle majoritaire chez les Beidan de l’ouest du Sahara, mais aussi les Maures Noirs (Haratins) ?



Le lendemain, nous décidons de rejoindre la RN1 marocaine, longue de 2.379 kilomètres, qui s’en va jusqu’en Méditerranée. Il faut attendre plus d’une heure l’ouverture du poste-frontière de Guerguerat. Nous traversons une longue « zone tampon », dénommée – à juste titre (?) – « zone libre » par le Front Polisario (RASD), le Sahara Occidental étant reconnu non-autonome par l’ONU. Dès la frontière passée, nous ne sommes presque déjà plus dans ce Sud Global, qui inclut des réalités bien différentes, mais également dans cette marge du monde arabe et africain. Les cafés de blédards sont de retour, les thés à la menthe nous aguichent, tout comme les tajines ou la gastronomie marocaine si réputée. Ce sera la désillusion ! Le thé est rarement équilibré et la nourriture décevante. Le bus longe une côte élégante mais terriblement sèche. Il n’y a RIEN à la ronde. Villa Cisneros, colonie de 1502 et enclave espagnole qu’une bulle papale concéda aux Espagnols à l’est des Açores, n’est pas loin. Guillaumet, Mermoz et Saint-Ex y firent escale… ça promet ! Et pourtant, Dakhla n’a aucun charme et n’offre rien à ceux qui ne rêvent pas de sports de glisse. Les spots venteux sont bien éloignés, le surf ? Quelle horreur ! Le café de Pépé Foul est à deux pas de notre logement. Msemen, harira, bessera, omelette épicée et thés, il nous régale pour quelques dirhams. Il est le sauveur d’une ville de colonisation, où les Sahraouis sont invisibles, c’est bien triste ! Ces derniers, non reconnus par le gouvernement marocain, seraient « los nativos »« las gentes del Sahara », en fait plusieurs groupements tribaux nomades ou semi-nomades aux appartenances ethniques diverses (Hassania, Zénagas, Beidanes, Haratine). Ainsi, le terme arabe as-saḥrāwī signifie « originaire », « venant » du désert. Selon Laurent Pointier, l'identité de « peuple sahraoui » se serait forgée lors des luttes pour l'indépendance et la décolonisation. Et pour nos amis du stand sahraoui de la Fête de l’Huma, leur culture est plus éloignée du Maroc que de la Mauritanie… On trouve, par exemple, des pratiques religieuses proches, comme l’importance des confréries soufies (la Qadiriya, fondée par un Perse au XIème siècle, et la Tidjaniaya, fondée au XVIIIème siècle par un Algérien). Dakhla semble le phare marocain du territoire des possibles et des opportunités économiques. Palmiers et trottoirs flambants neufs, l’avenue qui conduit au centre-ville se (re)fait une beauté. Elle se prépare ardemment au cinquantième anniversaire de la Marche verte du 6 novembre 1975. Condamnée par la résolution 380 du Conseil de sécurité onusien et lancée par Hassan II, elle mobilisa 350.000 volontaires civils (et 20.000 soldats) marocains, qui portaient un Coran et un drapeau. Cet événement légitima la prise de contrôle, de facto, de la majorité du territoire par le Maroc sans reconnaissance internationale. Bref, la marocanité semble bien artificielle ! Nous passons des heures à lire et nous instruire dans de nombreux cafés et restaurants, en profitant d’un soleil et d’une chaleur qui feront défaut de retour au pays. En vérité, nous attendons impatiemment ce moment ! Laâyoune (les « sources ») est notre dernière étape. Nous arrivons de nuit, juste à temps pour observer la sortie des drapeaux et des klaxons. Discours télévisé du monarque alaouite multimilliardaire Mohammed VI, absence (?) presque totale de Sahraouis, célébration d’une résolution onusienne voulue par Trump et applaudie par un État génocidaire, publications de Franco-Marocain(e)s justifiant l’injustifiable et (presque) l’idéologie du Grand Maroc au mépris des principes du droit international (l’autodétermination des peuples)… (Re)bref, c’est la honte et le dégoût qui nous anime ! Nous déjeunons devant le QG de la Minurso (ONU) avant de rencontrer un employé du ministère de la Culture. Le pays aurait une dette envers la France, le Maroc serait une démocratie, l’Ouest algérien serait marocain et le Maroc existerait depuis toujours, …une superbe leçon de bourrage de crâne ! Nous avons aucune envie de rester dans un territoire où le colonisé, invisibilisé, vit – en partie – de l’autre côté du plus long mur au monde (2.720 kilomètres) : le mur des Sables. Le Monde Diplomatique et RFI auraient estimées le nombre de mines anti personnelles entre 200.000 et 10 millions ; certaines, en métal ou en plastique, seraient indétectables… Mae alsalama le Maroc, cet ami qui vous/nous veut du bien ! 


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