Ceylan, les larmes de l'Inde – Sri Lanka
- CoolinClassic

- 31 août 2025
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Dernière mise à jour : 1 oct. 2025
Février 2025

En amoureux de l’Asie et du thé, mes idées de Śrī Laṃkā remontent à de longues années. Nous débarquons non loin d’une capitale administrative (Sri Jayawardenapurna Kotte) inconnue au bataillon. L’ambiance, chill, n’est pas celle de sa voisine indienne, surpeuplée, sur polluée, traumatisante. L’IDH et le taux d’alphabétisation y sont d’ailleurs bien supérieurs. Rapidement, nous explorons Colombo à la recherche de son passé hollandais. Au détour d’une ruelle, nous tombons sur la maison d’Arthur C. Clarke, l’auteur de 2001, l’Odyssée de l’espace… Son Hal 9000, jeune homme, m’a bien fait flipper ! Nous voilà à goûter des crus blancs d’exception chez Dilmah, la grande entreprise théière fondée par Merrill J. Fernando, l’un des premiers tea taster locaux. Avant que Jules ne débarque à l’aéroport, il est temps de rallier Negombo avec son marché aux poissons aux odeurs très puissantes, son canal commercial du temps de sa splendeur, son fort hollandais qui tombe en ruine. On avale un pudding bien dégueulasse. L’ami devient accroc au kottu, ce plat fait de roti découpé et de légumes. En quatre petites heures, nous sommes déjà à Anuradhapura, ville du IVème siècle avant J.-C. et première capitale du Sri Lanka. À vélo, c’est le tour des stûpas, appelés ici dagoba. Certains sont énormes, datent du IIIème siècle av. J.-C., et sont décorés de dizaines de bas-reliefs d’éléphants. Déchaussés par respect, nos pieds nus sont douloureusement attaqués par un sol brûlé par un soleil de plomb. Il ne s’agirait pas de faire une Passepartout dans le temple parsi ! Si on essaye de se la jouer Bouddha, ça pique sévère ! L’un des temples de cette ville sacrée abrite l'arbre légendaire du bouddhisme theravada. Arrivé de l’Inde, c’est celui de la Bodhi, associé à l’éveil spirituel de Gautama Bouddha (« samyaksaṃbodhi » en sanskrit), et même au nirvana nirv Son éveil est, en effet, supposé avoir eu lieu après 49 jours de méditation sous un ficus religiosa. Depuis 2.000 ans, les pèlerins vécus de blanc font des offrandes et idolâtrent l’arbre, dont les boutures sont bichonnées. Après avoir croisé un monstre de scorpion de la taille d’une main, nous pédalons jusqu’à la célèbre statue des « amoureux » de style Gupta ou à cet ancien monastère troglodyte ; des moines du Myanmar prient non loin d’une colonie de chauve-souris. Mystique ! En soirée, le « soleil rouge » – comme le note Maghnia dans ses notes – est de sortie. Un petit-déj’ dans une bâtisse coloniale s’impose ! C’est déjà le premier jour de Maghnia Tuk Tuk Service. Sur la route, les rizières à perte de vue rendent la galère des premiers jours de conduite toute relative. Le site archéologique de Ritigala est situé au pied d’une chaîne de montagne verdoyante. Des escaliers du IIème siècle av. J.-C. sortis d’un film d’aventure se perdent en pleine jungle, et permettent de rallier les ruines d’un monastère bouddhiste, d’un réservoir, d’un bassin de méditation ou d’un hôpital… Nul doute que l’on y pratiquait les soins ayurvédiques. Sur le retour, nous assistons au tournage du prochain Jayantha Chandrasini, un réalisateur réputé au pays. Les macaques, toujours voleurs, se sont invités sur le tournage pour dérober ce qu’ils peuvent. De retour sur les routes, un éléphant d’Asie (précisément du Sri Lanka), est sorti de son habitat naturel ! Sans défenses, il pourrait s’agir d’une femelle. Ce soir, nous aurons moins de chance lors d’un safari dans le parc national de Minneriya où les groupes de cerfs axis, pullulent.
Malgré des débuts un peu laborieux, Maghnia zigzague aisément parmi les macaques, les très beaux langurs, les innombrables chiens errants et nous dépose au plus près des bassins archéologiques de l’ancien royaume de Polonnâruvâ. Attention, on roule de l’autre côté de la route ! Le site de 122 hectares à vocation religieuse, marqué par l'influence hindoue, est de toute beauté. Lieux de cultes à la Indiana Jones cachés au fin fond de routes de terre, bouddhas sculptés dans la roche (en méditation, les bras repliés sur la poitrine signifiant son illumination, enfin gisant sur 15 mètres de long et parvenu au nirvāṇa), structures circulaires de grande taille, pierres de lune et autres ruines, c’est géant ! À l’heure du déjeuner, Jules commandera à coup sûr un énième milkshake vanille, Maghnia un lassi, moi un jus de fruits tropical. On roule jusqu’à la porte d’entrée de Piduranlaga, le rocher qui fait face au célèbre Sigirîya. Un Bouddha couché, long de 14,6 mètres, les vestiges de l’ancien temple et des grottes (lieux de rituels et de méditation des moines) sont visibles tout au long d’une ascension qui se termine en beauté : la vue est époustouflante sur le « Rocher du Lion » et un océan vert, demeure des éléphants du Sri Lanka. Nous buvons le milk tea avec Rasta Bob, un chauffeur qui a transformé son tuk-tuk en soundsystem en hommage à la légende jamaïcaine. Afin d’assister à un lever de soleil épique, quelque peu gâché par un singe malicieux qui me volera ma collation, nous quittons le cocon d’une logeuse au débit hallucinant bien avant les aurores. La montée, abrupte et rapide, nous permet de percevoir, minute après minute, la beauté d’un site archéologique de tout premier plan. Le panorama à 360 degrés offre le tableau d’une jungle tachetée de lacs et de villages, des contreforts montagneux du massif du pic d’Adam. Les rangées de murailles et de fossés ou les restes du palais et de l’ancienne capitale sont divulgués par les rayons d’un soleil éclatant, tout droit sorti des profondeurs de la jungle. Idée folle que de construire une forteresse culminant à 370 mètres sur les restes de magma solidifié provenant d'un volcan érodé ! L’histoire du lieu, qui remonte au Vème siècle, est dingue : Kassapa, le fils du roi, emmura son père vivant et expulsa son frère héritier pour récupérer le trône. Il quitta Anurâdhapura et choisit Sigirîya en raison de ses parois abruptes, devenues d’impressionnantes murailles. Symbole de ces travaux pharaoniques, une percée souterraine de plusieurs kilomètres, depuis un réservoir aquatique, fut construite et permit l’installation de bassins de lotus, fontaines, jardins et d’une piscine pour roi… Les jets d'eau de Versailles furent inaugurés un millénaire après ceux de Sigirîya, vraiment dingue ! Dix-huit ans de réclusion plus tard, son frère repris la régence et abandonna le « Rocher du Lion »… Cette histoire des vainqueurs, bien postérieure, fut celle de chroniqueurs bouddhistes hostiles à Kassapa. Sur le retour, une grotte abrite les magnifiques Demoiselles de Sigirîya, des peintures rupestres parfaitement conservées, seules images féminines de la Ceylan médiévale.

Sur la route des plages paradisiaques du sud de l’île, nous faisons étape dans le resto de Rasta Bob. Un nouveau lassi pour les amis ? Dambulla, construite autour d'un rocher de granit, renferme le complexe de grottes le mieux préservé du pays (Ier siècle). C’est reparti pour ce « triangle culturel » sri-lankais tout simplement incroyable. C’est dans cette ville que débuta le mouvement nationaliste cinghalais en 1848. Nous faisons face à des statues et images de divinités, de Bouddha, Vishnou, Saman, des peintures murales monumentales qui représentent la tentation de Bouddha par le démon Māra. Qui ? La personnification de la mort et du mal, l'esprit tentateur qui tente et empêche « l’Éveillé » d'atteindre l'éveil. Une claque ! Qu’il est bon d’être Genius sur Booking… Nous passons la nuit pour vraiment pas cher, au milieu de la forêt, dans la cabane d’un hôtel luxueux. Un petit-déjeuner gargantuesque, fait d’idyappa (string hoppers) et fruits tropicaux, un vrai coup de maître ! La dernière capitale royale du pays, Kandy, est toute proche. Jules et moi ressortons nos sarongs, pièces de tissu rectangulaire cousus de façon à former un étui cylindrique. Les hommes en raffolent. C’est au sein du complexe palatial que la dent de Bouddha est conservée. La posséder, c'était régner sur l’île. Ainsi, une belle histoire fut inventée : elle fut transportée clandestinement depuis l’Inde par la princesse Hemamali et son mari. Et hop, légitimité royale assurée ! Les deux niveaux du sanctuaire du Sri Dalada Maligawa (temple de la Dent) grouillent de touristes et de pèlerins. Il ne faut pas être claustro ! Un groupe de femmes japonaise attend patiemment un quelconque rituel, probablement l’accès à la chambre de la relique, qui abrite sept coffrets d'or incrustés de pierres précieuses. Un distributeur de billets et deux écrans pour ne rien rater des cérémonies sont installés dans le sanctuaire : rien n’est trop beau pour Gautama 2.0 ! Au sortir de ce temple, appelé ශ්රී දළදා මාළිගාව en singhalais et ஸ்ரீ தலதா மாளிகை en tamoul, les deux langues officielles, nous voilà face à la résidence royale. C’est en 1815 que le dernier roi de la région fit passer son royaume sous souveraineté britannique. Et en 1948 que l’indépendance fut décrétée.
À Ceylan, devenu Sri Lanka en 1972, le bouddhisme est donc partout. Si la Constitution ne lui a pas donné le statut de religion d’État, elle lui reconnaît une place privilégiée. Logique, car les bouddhistes sont 70%, alors que les hindous ne sont que 12%, les musulmans – presque tous tamouls – moins de 10%, et les chrétiens catholiques environ 6%. En se rapprochant du sommet de la tour du XIIIème siècle qu’est Ambulawawa, ma transpiration et mon rythme cardiaque s’accélère. La montée, à près de 50 mètres sur des escaliers qui se rétrécissent comme peau de chagrin, devient cauchemardesque. Maghnia se marre ! La vue à 360 degrés en vaut la peine ! Le tuk tuk est à l’arrêt… La procession de la fête de Muruga (Thaipoosam Cavadee) vient vers nous. Muruga, un dieu des Tamouls qui représente la victoire de la Lumière sur les Ténèbres, est aujourd’hui vénéré. C’est la fin d'un carême de dix jours pendant lequel le pratiquant, pieds attachés et pendu à l’avant d’un camion par de gros hameçons plantés dans le dos, a purifié son âme de prières et de pénitences. Dans un lieu de culte, on assiste à une étrange cérémonie. On lave une divinité avec du lait puis de l’eau, pendant que des offrandes sont brûlées. Quelque part dans l’immense domaine Pedro, nous cherchons longuement l’exact lieu de tournage d’Indiana Jones et le Temple Maudit. Mayapore, le village des enfants et de la pierre sacrée volée est ici. Direction Pankot ? C’est parti pour ce train presque mythique qui nous emmène à Nuwara Eliya, une énième hill station britannique de son ancien Empire des Indes. Choc thermique ! Dans cette île que les Arabes appelaient Serendip, les Anglais ont laissé leur empreinte. Cent-cinquante ans de colonisation, tu m’étonnes ! Le thé est partout, des montagnes du centre de l’île autour de Nuwara Eliya, en passant par le Nestea, une variante du thé au lait, parfois préparé en machine et un peu mousseux. Le domaine Pedro, l’une des plus anciennes usines du pays (1885), fonctionne toujours avec la machinerie de l’époque. Nous voilà dans une mer de théiers. Ici, on y produit des thés noirs, en poudre ou en feuilles, plus ou moins légers, parfois de grande qualité (des Broken Orange Pekoe). L’après-midi, nous nous offrons un somptueux High Tea, le tea time britannique dans un hôtel colonial de toute beauté. Nehru, et les autres grands de son époque, y ont jadis séjourné. Après un thé vert Ceylon young, on enchaîne avec un oolong, un Nuwara Eliya Pekoe Prince of Kandy, un thé à la cannelle, enfin une infusion à l’hibiscus, tout cela accompagné de sandwiches (saumon écossais, œuf mayo…), bouchées salées, pâtisseries (tarte, opéra, carrot cake…), enfin scones à la crème Devonshire et confiture à la fraise.
Le vieux train nous descend à Ella. C’est le début d’un Sri Lanka instagrammable, qui nous plaît moins. Les nombreux touristes font la queue pour prendre la même photo débile qu’ils posteront sur les réseaux. Il en sera de même à Ella dans ces cafés-restaurants, trop chers, qui n’ont rien de sri-lankais, ou sur cette balançoire ridicule avec vue sur les plantations de thé. La petite rando qui conduit à Little Adam’s Peak est bien sympa. Nous sommes escortés par un chien ; ils sont partout dans le pays ! Fuyons Ella dans le taxi de Kingsley pour admirer le pont aux neuf arches, un viaduc ferroviaire. Il s’arrête devant une belle cascade, dans un centre ayurvédique aux produits hors-de-prix, sur le bord de la route pour un succulent lait caillé de buffle au miel. C’est parti pour 4h en jeep dans le parc national de Yala, demeure de Baloo (ours lippu) ou d’une sous-espèce de léopard (Panthera pardus kotiya). Buffles d’eau, crocodiles des marais, écureuil géant, varans, mangoustes, calaos du Sri Lanka, éléphants, coqs de Lafayette, macaques à toque, paons bleus, barbus à couronnes rouges, anhingas, cormorans à coups bruns, chitals et échassiers (tantales indiens, ibis à têtes noires, marabouts chevelus et argalas, jabirus d’Asie, spatules blanches), c’est le Livre de la Jungle ! Notre excellent guide et pisteur a senti la présence d’un léopard… trop bien caché ! En soirée, nous voici à Kataragama, lieu sacré pour les bouddhistes, les hindous, les 10% de Maures sri-lankais musulmans et les peuples autochtones Vedda. Pour se rendre dans le sanctuaire syncrétique, les hindous traversent la Rivière des Gemmes, lieu d'ablution où ils prennent un bain sacré pour se purifier. Flash-back à Varanasi ! Cinghalais bouddhistes, Tamouls hindous – venus également honorés le dieu à tête d’éléphant –, la ferveur est dingue ! Les adorateurs de Ganesh prient comme jamais, alors que d’autres sont chargés de corbeilles de fruits ou cassent des noix de coco. Beaucoup sont venus rendre grâce à Murugan (Skanda), le dieu hindou de la guerre aux six visages et douze bras. Jules lui, s’empiffre des poix-chiches offerts par un prêtre hindou. N’aurais-tu pas pu attendre les appam (crêpes à trous à la farine de riz) ? C’est du beau !
Le Sud est à deux pas. Depuis Tangalle, la tournée des plages débute. Elles sont belles, parfois paradisiaques, de vraies cartes postales pour un petit pays de 65.610 km2. Des pluies courtes s’invitent dans la danse, Jules pratique son surf. En route pour Mirissa, les champs de canneliers sont partout. Maghnia Tuk Tuk Service a repris son activité. Attention, les camions sont prioritaires ! Il s’agit de monter dans les collines. Avec Jules, nous lançons les paris : à quel moment le tuk tuk va-t-il caler ? Maghnia gère. C’est le pays des épices, de la vanille, du poivre, des noix de coco. Mais aussi de l’āyurveda, cette forme de médecine traditionnelle originaire de l’Inde. Maghnia est attirée par cette « science de la vie », qui puiserait ses sources dans le Véda, l’ensemble de textes sacrés de l'Inde. Une infusion ayurvédique plus tard, et nous voilà déjà sur la route des chars à bœufs en direction de Galle. Ce sont quatre siècles d’histoire qui défilent sous nos yeux : les fortifications néerlandaises de granite d’une ville où les Hollandais exportaient la cannelle par l’intermédiaire de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, ou le fort portugais bâti pour protéger le commerce d’épices, qui encercle une vieille ville charmante et reposante. Des jeunes pratiquent le sport national le plus inintéressant de la planète, le cricket. Sur la route vers la capitale, on y trouve un monument qui commémore les 30.000 morts du tsunami du 26 décembre 2004. Nous sommes déjà de retour à Colombo. Un dernier kottu ? Le resto sri-lankais à deux minutes à pied de chez-nous nous rappellera au bonheur d’un ciel souvent rougeâtre et d’un pays attachant.
































































Merci pour cette bouffée de culture générale ! Plus besoin de podcasts, je lirai chacun de vos articles. J’ai pris un réel plaisir à vous lire, on imagine bien le trio en action. Ce que je retiens surtout, c’est que Maghnia est souvent en tuk-tuk… étonnant qu’il n’ait jamais calé ! » bisous 😘