La chasse - Cercle polaire arctique, Norvège
- CoolinClassic

- 8 mars 2024
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Le froid lèche nos bottes et leur bruit indique qu’une neige dure sera présente pendant notre petite semaine Arctique. Oslo est endormie par la faute d’un 31 décembre peut-être bien célébré. Le gel rendant les déplacements difficiles et la nuit tombe vite, il est déjà l’heure de se réfugier dans un café pour avaler le premier chocolat chaud du voyage, puis d’avaler une soupe instantanée en attendant notre vol prévu bien avant les aurores. Nous rallions l’aéroport pour nous envoler au nord du cercle polaire. Nous atterrissons à Tromsø, la ville de plus de 50.000 habitants la plus septentrionale du monde. Des vacances en zone subarctique, nouvelle idée signée Maghnia ! Nous prédisions un froid glacial, mais celui-ci est plus que tolérable, par la situation de la ville située non loin de l’océan Atlantique et du Gulf Stream. Avec Jules, nous goûtons à la chair du renne via son fameux ragoût (le poronkäristys) et de la baleine, mais aussi à des bières locales bien sympathiques (Isbjørn, Mack). Le lendemain matin, nous voilà sur un petit bateau rempli de gens venus du monde entier assister au spectacle qu’offre la nature norvégienne. Nous partons à la « chasse » aux orques et aux baleines dans les eaux des fjords des Alpes de Lyngen. Le lieu porte bien son nom : le massif, rappelant les Alpes, culmine à 1.834 mètres (Jiehkkevarri) et est bordé à l’ouest par l’Ullsfjorden, à l’est par le Lyngenfjorden. Le fjord dégage une beauté irréelle avec ce trait de lumière constamment rouge-orange qui se dégage au loin. Sur le pont de bateau, le froid glacial saisit les doigts de pied et des mains lorsque l’on tente d’immortaliser la beauté pour toujours. En bon prof d’EPS, Jules est à son aise, habillé de la tête aux pieds en vêtements techniques ! Quant à Maghnia et moi, nous sommes heureux d’avoir empilé les couches et un minimum investi dans du matériel technique… Le froid est donc une vraie souffrance récompensée quelques instants plus tard par le ballet de ces superbes mammifères des eaux froides : les orques. Les cétacés, très sociables, sont en nombre. Si loin du cercle polaire (à plus de 300 kilomètres au nord), nous sommes déjà dans les eaux de l’océan Arctique. Quelques baleines à bosse sont aussi de sortie. Il n’est pas encore 14 heures que le bateau doit déjà rebrousser chemin pour ne pas être pris dans le noir total du labyrinthe que constitue les fjords.

Nous sommes en effet en pleine nuit polaire (mørketid) lorsque le soleil reste constamment sous l’horizon. Dans quelques jours débutera la fin de l’hiver (seinvinter). C’est très étrange que de vivre cette expérience. À 16h, nous avons l’impression que l’heure du coucher est déjà là ! Adolescent, j’avais vécu le contraire à 1.100 kilomètres plus au sud, en plein été à Trondheim. Point d’obscurité entre mi-mai et fin juillet ! À 18, c’est presque déjà l’heure de faire à ce superbe saumon fumé acheté un prix dérisoire. Le centre de Tromsø est plutôt mignon et les vitres des maisons sont, pour beaucoup, égaillées par de grandes étoiles lumineuses. La petite ville cosmopolite a prospéré grâce à la pêche, notamment celle de la baleine ; elle est aussi la porte d’entrée des expéditions polaires, le lieu d’où le célèbre Roald Amundsen souhaitait en partie rallier – le premier – le pôle nord. La ville concentre quelques musées dont celui inauguré cinquante ans après le départ d’Amundsen pour son voyage fatal à bord de l’hydravion Latham (1928) : le Polarmuseet. Cherchait-il à sauver l’explorateur italien Umberto Nobile ou surtout une nouvelle exposition médiatique pour parfaire sa légende ? Quelques jours plus tard à Oslo, nous en apprendrons davantage sur une idole norvégienne loin d’être exemplaire. Qu’espérait-il avec sa volonté d’être le premier sans pourtant respecter les codes et ses engagements auprès des explorateurs de l’époque, ses créanciers, sa famille, mettre ses hommes en danger, sacrifier ses chiens de traineau ? Peut-être sa gloire personnelle avant celle de son pays ! Il fera néanmoins partie du premier hivernage en Antarctique (expédition de la Belgica, 1897-1898), utilisera le premier les techniques des Inuits pour gagner en vitesse et vaincre le froid, trouvera le passage maritime du Nord-Ouest qui relie Atlantique et Pacifique par le Grand Nord canadien (1903-1906), survolera le pôle Nord en dirigeable (1926) ou ralliera le premier le pôle Sud (1912) à bord du Fram, « le navire le plus solide du monde, celui qui est allé le plus loin au nord et le plus loin au sud » peut-on lire sur le site du musée du même nom. Nous voilà à bord de la goélette à trois mâts de Fridtjof Nansen, prêté à l’idole de pacotille !
Le musée polaire de Tromsø illustre cette région minière, surtout l’importance de la pêche à la baleine et au phoque, de la chasse au cervidé, au renard arctique ou à l’ours polaire pour la vie des populations locales, des trappeurs de Svalbard, des pêcheurs russes ou hollandais attirés par la région après le voyage de Willem Barentsz en 1596. Ainsi, nous voilà dans la porte d’entrée des expéditions polaires de chasse, scientifiques ou autres de la région arctique depuis les années 1850 ! En fin d’après-midi, donc en soirée, si nous chassons, ce sont les aurores polaires – ici boréales – sur le Prestvannet, un lac possédé par une épaisse couche de glace. L’attente glaciale vaut le détour, surtout lorsqu’un groupe de Norvégiens nous laisse un petit feu de camp dans ces sortes de brasero disponibles pour toutes et tous. Au moment où les nuages se dégagent, un immense trait de lumière verte déchire le ciel de Tromsø. Nous comprenons de suite les mythologies vikings, inuits, amérindiennes ou asiatiques qui découlaient de ces apparitions magiques. Elles pouvaient être considérées comme des serpents ou des dragons dans le ciel, pendant que certains y voyaient la danse des esprits de certains animaux (le bifröst), des torches allumées par les esprits des morts pour accueillir au paradis les nouveaux, le souffle des baleines de l’océan Arctique, le présage d’une catastrophe, des morses jouant à la balle avec des crânes humains, le reflet de la Lune et du Soleil sur les armures des Valkyries. Nous avons conscience que le phénomène lumineux est le rêve de beaucoup. Nous sommes chanceux d’assister à ce spectacle naturel provoqué par l’interaction entre les particules de vent solaire et la haute atmosphère. Nous sommes dans une région proche d’un pôle magnétique, dans cette « zone aurorale » située entre la latitude 65 et 75° Nord. Emmitouflé dans nos doudounes bien chaudes, nous sommes des Frères des Ours ! Les recherches de Maghnia pour apercevoir les aurores n’ont pas été vaines. Un grand merci ! Deux jours plus tard, notre guide aura moins de chance sur la route d’une énième île. S’il nous demande de nous imprégner de la philosophie des chasseurs d’aurores et des peuples autochtones, il fait presque chou blanc ! Et pourtant, nos appareils photo captent des couleurs bien plus jolies que celles perçues par nos yeux. Honte à toi Instagram de vendre du rêve et des lumières psychédéliques. « Les aurores boréales, le plus grand mensonge de l’humanité » peut-on lire sur le réseau. Ce n’est pas totalement faux !
Nous sommes chez ceux qui interprétaient les « lumières du ciel » comme la poussière créée par la queue du renard polaire au moment de sa course sur les vastes étendues enneigées. Nous rallions en effet la toundra alpine, le camp d’un éleveur de rennes Saami qui ouvre tout juste son espace aux touristes pour pouvoir faire face aux énormes dépenses que demandent ses bêtes. Les cervidés, bien goulus, s’éparpillent sur une colline qui fait face à un fjord enneigé. C’est somptueux que de découvrir ces animaux – parfois d’un blanc immaculé – avec, pour certains, d’énormes bois, qui se couvriront de velours au moment du printemps. Statique, le froid nous brûle une nouvelle fois les doigts de pied. Nous trouvons refuge dans la tente de l’éleveur près d’un petit feu, en attendant la soupe, les boissons chaudes, surtout le joik de notre ami. Il conte son année de semi-nomade, les relations difficiles avec un gouvernement qui discrimine son peuple, sa relation avec la nature, les animaux, l’adaptation des « Lapons » aux espaces à fortes contraintes. Des étoiles dans les yeux, Maghnia se voit déjà ajouter une nouvelle activité à son chapitre de géographie de sixième. Elle racontera l’adaptation donc comme celle de son animal fétiche présent en même temps que les mammouths, la vie des Saami, la forêt boréale, peut-être notre rencontre nocturne et impromptue avec les plus grands des cervidés actuels, de magnifiques élans pris dans les phares de notre mini-van lors d’une chasse aux aurores boréales. Les cervidés, à la hauteur de garrot immense (1,60 mètre pour les femelles, 2,30 pour les mâles !), cherchaient-ils dans la Taïga une nourriture abondante faite de lichens, champignons, de jeunes pousses, branches ou feuilles de saule ou de bouleau ? À cappella, notre (S)ami entame un joik (prononcer yoïk), ce chant guttural traditionnel qui rappelle les mélodies douloureuses amérindiennes ou les chants des Inuits. Est-ce son « portrait musical » personnel qu’il nous chante ou l’essence du lieu, de ses animaux ? Merci aux Saami d’avoir combattu l’obscurantisme de l’Église norvégienne (luthérienne) obsédée par la disparition de cette tradition, mais aussi des tambours chamaniques, brûlés par les fous de dieu. Merci aux joikeurs d’avoir perpétré la tradition pendant trois-cent ans de prohibition.

Nous profitons de la courte fenêtre de lumière de notre dernier jour pour rejoindre une cathédrale Arctique sans charme, puis rallier en funiculaire le Fjellheisen. La vue sur le fjord et l’ensemble de Tromsø est somptueuse. La lumière décline et les lumières de la ville se multiplient comme par magie. Bientôt, une partie des îles et du fjord est rempli de ces petits points jaunes qui réchauffaient ceux qui rentraient de longs mois de trappe pour vendre leurs fourrures. Bien équipés de nos nouvelles bottes Décathlon parfaitement étanches, il est presque plus facile de marcher dans l’étendue enneigée que sur les trottoirs urbains parfois verglacés. À l’heure de rallier le Prestvannet, mes lunettes en savent quelque chose. Je me casse la gueule, Jules avec moi et voilà la monture fracassée. Pendant cinq jours, les cyclistes que nous sommes se demandent comment font les locaux pour rouler de nuit, à des températures glaciales et sur des routes dangereuses. L’habitude peut-être ! Nous en sommes certains lorsque nous croisons, de jour en jour, ces jeunes loin d’être habillés chaudement. Pas de gants ni de bonnets ou d’écharpes… L’hiver est doux, un petit 15 en-dessous de 0 ! En randonnée au sommet du Fjellheisen donc, nous nous enfonçons parfois jusqu’aux genoux et brûlons nos calories à vitesse V. Il est l’heure d’admirer le spectacle de la nature. Il fera, à coup sûr, de mes plus beaux souvenirs de voyage. Un dernier effort nous conduit au sommet de la « montagne ». La Norvège, ce pays dont la nature appartient à tout le monde, m’avait impressionné lors de l’été 1995. Ici, il m’a ébloui !
C’en est fini de Tromso, presque d’Oslo où le mercure est tombé à 30° au-dessous de 0. Depuis le quartier de Bigdøy, de la brume s’échappe de la surface de l’Oslofjord intérieur, à la manière de The Fog, le classique de John Carpenter. La presqu’île des musées abrite le Fram mais aussi le musée du Kon-Tiki qui comprend le radeau utilisé par Thor Heyerdahl, la tête brûlée norvégienne qui souhaitait traverser le Pacifique et démontrer que le peuplement de la Polynésie avait pu se faire à partir du continent américain. Après plus de cent jours, les six hommes d’équipage rallièrent l’atoll de Puka Puka au nord-est des Tuamotu. À la vue du radeau fait de rondins de balsa encordés, respect ! Collé au hublot d’airBaltic, je prends une dernière claque : un liseré orange-rouge est visible dans le lointain. Il renvoie à ces mots admirables de Jack London lus dans Croc-Blanc : « À midi, le ciel, vers le sud, parut se réchauffer et se teignit de couleur rose. Puis se dessina la ligne de démarcation que met la rondeur de la terre entre le monde du Nord et les pays méridionaux où luit le soleil. »













































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